The Canadian Art Database
 

   
Manon Regimbald

POINT DE MIRE

[ 606 mots ]

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous vous-même de n'être pas assez poète pour en appeler à vous les richesses ; car pour le créateur il n'y a pas de pauvreté, il n'est pas d'endroit pauvre, indifférent. Et si même vous étiez dans une prison, si les murs ne laissaient venir à vos sens aucun des bruits du monde — alors n'auriez-vous pas toujours votre enfance, cette richesse délicieuse et royale, ce trésor de souvenirs ?

Rainer Maria Rilke


Viser, cibler des objets ; les mettre en cage, cube après cube. Sous observation. Faire le point. Au cours des quinze dernières années, l'art de Saulnier a porté sur la grande Histoire, interrogeant inlassablement la Seconde Grande Guerre, éventrant son insoutenable mécanique. Aujourd'hui, il nous livre son histoire. Lieu de transition. Lien de filiation qui fait, tout à la fois, brèche et suture. Saulnier se raconte. Se souvenir, c'est aussi se souvenir de soi. Regard intérieur. Passage du public au privé. Nocturnes intimes qui nous ramènent à cet enfant de Tracadie, qui retourne sur le passé, son passé, afin de s'expliquer le pourquoi de cette volonté, sans cesse renouvelée, de déconstruire le mal radical qui noircit notre siècle. Quête mémorielle, enquête historique où s'emmêle l'histoire de l'artiste à celle des grands récits. Vivier où puise la mémoire : souvenirs vibrant d'enfance — si lointaine et pourtant si proche — qui diffractent le temps. Au détour : la figure de la perte et du deuil. Pérégrinations mnémoniques sur des chemins qui passent par la mort. Question de se rappeler, de se remémorer afin de voir l'histoire au fil des choses enfouies dans le souffle des jours qui l'ont vu poindre. C'est le fils qui se souvient ici. Mais la relation filiale s'outrepasse, mise en jeu par les préoccupations sociales et critiques, chères à Saulnier, qui poussent à bout la déconstruction de la folle machination.

Prodigue, l'oeuvre prolifère : cent dessins nous dévisagent. À dessein. Catalogue d'icônes. Points de repère. Dépouilles d'un siècle fou, vu à travers des objets trouvés. Pompes à souvenirs. Les monuments du quotidien portent la mémoire. Reposoirs. Encensoirs ? La mémoire cache aussi l'oubli. Point mort.

Théâtre d'ombre où les cubes se relaient. Tantôt sculptés. Tantôt dessinés. Ils se croisent dans l'espace. Juchés sur de petites tables de métal, ils jonchent le plancher. Ils tapissent le mur. Boîtes édifiantes, enceintes closes aux parois desquelles maints objets sont déportés ou esquissés. Machine à écrire. Scie ronde. Phonographe, tourne-disque, jeu d'échecs, hélices, casse-tête, tuyaux tous azimuts, bidons, récipients, vis, boulons, cadrans de toutes sortes, roues de tout acabit. Pesée existentielle. Éboulis de tourments. Fracas d'outils. Réceptacles de tous les jours derrière lesquels se dérobe l'homme. Perdu. Et puis un disque tourne silencieusement. Dans les anfractuosités des objets déposés, la mémoire se glisse, au creux des fissures, dans les replis des plis. Inquiétante nature morte : les cubes endeuillent les objets. Grisaille des souvenirs. Abrutissement. Produits du travail acharné, forcené, marqué par la suie, le cambouis, qui montre l'exploitation. Point chaud. Et toujours ces milliers de petits paquets de journaux bien ficelés qui s'accumulent incommensurablement et inquiètent le champ de la représentation. Seule percée lumineuse dans la noirceur des temps, les violons qui s'élèvent par dizaine sur des tiges d'acier et grimpent dans l'espace.

Vivement que vienne le temps des cerises.

Text: © Manon Regimbald. All rights reserved.

The Centre for Contemporary Canadian Art
The Canadian Art Database: Canadian Writers Files

Copyright ©1997, 2020. The CCCA Canadian Art Database. All rights reserved.